Lettre de l'archimandrite Cyprien Kern à l'archevêque Ioassaf du Canada occidental(1945-1946)

Monseigneur,
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Vous avez bien voulu aborder la douloureuse question de notre situation ecclésiale. En vérité la situation de l'Eglise est actuellement particulièrement grave, pour ne pas dire tragique. Nous le ressentons d'une manière particulièrement aiguë et douloureuse dans l'exarchat du Trône œcuménique. En effet personne comme nous n'a éprouvé la bienheureuse liberté de la vie ecclésiale, sans laquelle l'Eglise ne saurait prospérer. Nous n'étions soumis à aucun pouvoir d'Etat et, tout en nous montrant loyaux envers la France, nous nous sentions parfaitement à l'aise. On ouvrait des églises et des écoles paroissiales, le nombre de moines augmentait, la pensée et la science théologiques prospéraient. Le métropolite Euloge, qui lui-même ignore la passion de la recherche et du travail scientifique, en comprenait la nécessité et favorisait la recherche. Il a fondé l'Institut de théologie où j'ai l'honneur d'être professeur et ou j'ai soutenu l'an dernier une thèse de doctorat sur saint Grégoire Palamas. L'Institut a acquis une réputation mondiale, il a accueilli des sommités de la science philosophique et théologique de la Russie d'avant la révolution. Nous goûtions l'influence bénéfique de la liberté dans tous les domaines, pas seulement dans celui de la théologie. Nous vivions d'une vie pleine, comme il est difficile de le faire en exil.

Et voilà que nous avons été livrés à Moscou en vertu du seul désir personnel du métropolite Euloge, sans l'accord de la majorité des pasteurs, sans même le moindre simulacre de cette fameuse conciliarité dont nous aimons nous gargariser et par laquelle nous prétendons l'emporter sur les catholiques romains, en en appelant constamment au souvenir de Khomiakov et d'autres. Le Trône œcuménique, il est vrai, n 'a pas encore exprimé sa décision et ne nous a pas donné de lettre de congé, mais néanmoins, comme vous le savez, le prélat venu de Moscou a su persuader le métropolite, et nous avons été tout simplement livrés. Après deux assemblées pastorales, au cours desquelles le métropolite a entendu les voix de nombreux pasteurs opposés à la réunification, il a décidé seul, ou plutôt avec l'accord d'une poignée de gens, de se soumettre à Moscou. Il est vrai, nous continuons à commémorer le Patriarche œcuménique et le métropolite est commémoré comme Exarque de Constantinople et non de Moscou, mais néanmoins l'événement a eu lieu et, hélas, le passé si brillant de notre métropolite s'achève par cet épilogue peu glorieux. Un autre aspect aussi est tragique. Quiconque est un peu au fait de l’histoire de l'Église et observe sinon le processus historique pluriséculaire, du moins les cinquante dernières années, peut craindre pour l'avenir. Et c'est là qu'on sent que personne ne vaut mieux que le métropolite Euloge. Tous les hiérarques souffrent également de ce tropisme qui les porte à rechercher la protection de l'État et se montrer dévoués à l'excès au principe étatique et national qui appartient à ce monde. Voilà que vous-même, Monseigneur, m'écrivez à propos de la ligne du métropolite Antoine et de la nécessité de nous montrer fermes et de ne dévier ni d'un côté ni d'un autre. Dites-moi, Monseigneur, qui n'a pas dévié ? Tous l'ont fait ! Seul le métropolite Euloge s'en tenait à la ligne correcte de la neutralité politique, et c'est la raison pourquoi tous nos coeurs tendaient si fort vers lui et pourquoi nous lui pardonnions tant de choses. Le Concile de Karlovtsy a misé sur la « Maison des Romanoff », puis un de ses chefs a misé sur Hitler (et, savez-vous, son apologie dans son adresse est très peu convaincante), tandis qu'un autre membre de ce Concile a misé sur le régicide Pavelitch pour devenir « patriarche » croate ; et voilà que maintenant le métropolite Euloge, brûlant d'amour pour la Patrie et enthousiasmé par la valeur du peuple russe (que viennent faire avec l'Evangile la Patrie et la valeur des soldats, quelle que soit la cause pour laquelle ils tuent ?), accepte de se soumettre à une autorité ecclésiastique qui dépend de ceux qui combattent Dieu : on a créé après l'autre guerre la République de Pologne et les hiérarques russes se sont tellement « pilsiudisés » qu'on ne pouvait pas lire sans nausée le bulletin ecclésiastique de Varsovie; les hiérarques grecs dans tous les pays de culture hellène étaient partisans de Venizelos ; mes séminaristes de Bitola me disaient : « Prvo sam Srbin, patek posle pravoslavni », etc., etc.

Pourquoi l'Eglise doit-elle se réfugier dans les bras du pouvoir étatique ? Pourquoi les hiérarques ont-ils toujours obéi à des fonctionnaires? Que vient faire ici l'orthodoxie russe? Pourquoi donc dois-je être un orthodoxe russe? Je ne veux justement pas être Russe ou Serbe ou Grec, je reste orthodoxe, c'est-à-dire universel, car pour moi il n'est ni Grec, ni Juif, ni Sythe.

Pourquoi avons-nous lié si fortement et si inconditionnellement notre existence ecclésiale et notre idéologie pastorale avec la docilité envers le pouvoir étatique, de quelque nature qu'il soit ? Pourquoi soulignons-nous à ce point notre appartenance nationale, qu'elle soit russe ou grecque ? Est-ce qu'au Jugement Terrible, que nous attendons tous, nous allons vraiment répondre selon des critères nationaux ? Pourquoi avons-nous oublié les mots de l'Évangile et ceux de l'Apôtre ? Pourquoi ne pas nous souvenir de ces paroles depuis longtemps complètement oubliées de l'épître à Diognète : « Les chrétiens vivent dans leur patrie, mais tels des hôtes; ils prennent part à tout tels des citoyens, mais supportent tout tels des étrangers; pour eux, tout pays étranger est une patrie et toute patrie un pays étranger » ?

Pardonnez, Monseigneur, au professeur de patristique cette référence à l'antiquité chrétienne. Mais c'est parce que, depuis que je mène une vie religieuse consciente, j'ai toujours été navré dans mon âme de cette servilité devant l'Étàt. Vivant dans un pays de grande culture latine et m'entretenant sans cesse avec des représentants éminents de la science et de la hiérarchie catholique, je ressens d'une manière particulièrement vive leurs reproches concernant notre phylétisme et notre docilité excessive vis-à-vis de César. C'est aussi pourquoi les paroles de ce hiérarque qui reproche sa démarche à notre métropolite et qui, en son temps, a adressé une épître à « l'ami du Christ » Hitler, n'ont aucun poids pour moi. Peut-être, Monseigneur, connaissez-vous une juridiction qui soit et souhaite rester indépendante du pouvoir de quelque César que ce soit, ne lui témoignant de loyauté que dans les limites d'une politesse purement extérieure ou de relations administratives ou relevant de l'ordre public ? Pour moi, au sein de l'exerdce orthodoxe d'aujourd'hui, je n'en connais point.

Cyprien