Intervention de l'archiprêtre Peter Sonntag, recteur la paroisse de Düsseldorf

Monseigneur,
Chers frères et concelebrants,

Le Christ est ressuscité!

Pendant les 33 ans de mon sacerdoce, j'ai été heureux d'appartenir à un diocèse qui incarne les meilleures traditions de l'Église russe et qui a révélé ces traditions en Occident. Pour cette raison même, ce diocèse est devenu symbole d'espoir pour une partie de l’Eglise russe, partie qui nous envie notre conciliarité et notre liberté vis-à-vis de pressions de l’état et qui, selon les mots de l’écriture, « estime comme une richesse supérieure aux trésors de l'Égypte l'opprobre du Christ" (Hebr 11,26).

Le Patriarcat de Moscou au contraire a échangé le Royaume de Dieu et l’opprobre du Christ contre le concept de « monde russe » et s’est fait le fidèle collaborateur d’un Etat qui, en retour, le comble de biens matériels et de privilèges.

Je répète ici ce que j'ai déjà dit le 15 décembre dernier : « il est préférable d’être dissous et avec le Christ » (voir Phil 1,23) que de rejoindre ce simulacre d’Eglise qu’est depuis un certain temps déjà le Patriarcat de Moscou.

Bien sûr, le Patriarcat de Constantinople est tout sauf innocent de la situation dans laquelle nous nous trouvons. La décision brutale et sans précédent du 27 novembre 2018 nous a mis dans une position très précaire. Nous ressentons tous de fortes émotions par rapport à cela mais ce qu'il nous faut avant tout, c'est de la sobriété.

Dans les circonstances actuelles, se jeter dans les bras du Patriarcat de Moscou serait plus qu’absurde. Ce serait une révocation de nos propres principes. Les principes du Concile de 1917/18 ne sont nulle part moins applicables que dans le Patriarcat de Moscou. Nulle part ailleurs on ne voit un tel manque de liberté, un tel maintien sous tutelle des paroisses et des laïcs, tant de conformisme, de cynisme, un tel étatisme et une telle sécularisation. Renoncer de cette manière à nous-mêmes serait comme un suicide par peur de la mort.

Monseigneur!
Je ne veux pas mettre en cause votre sincérité et votre intégrité personnelles. Mais, au-delà de vos motivations personnelles, je ne peux m’empêcher de rappeler qu’au printemps 2016, lorsque malgré de sérieuses réserves et en contournant les statuts de l'Archevêché nous vous avons élu archevêque, c’est parce que nous avions confiance que vous nous libèreriez du réel cauchemar dans lequel votre prédécesseur nous avait entraînés.

Cependant, aujourd'hui, force est de constater que vous êtes en train d'achever la déconstruction de notre Archevêché avec une constance et un zèle qui ne peuvent être ébranlés par aucune contradiction. Qu'un archevêque dirigeant de notre Archevêché nous appelle à rejoindre le Patriarcat de Moscou, est un acte purement et simplement surréaliste.

L'archevêque qui, le 6 juillet 1986, m’a ordonné prêtre dans notre cathédrale, Monseigneur Georges (Wagner) d’heureuse mémoire, avait fui de Berlin à Paris une quinzaine d’années plus tôt pour avoir refusé de servir l'Union Soviétique comme prêtre du Patriarcat de Moscou. Et voilà que vous voulez nous soumettre à l'omophore d'un patriarche qui a collaboré avec le pouvoir soviétique en tant qu'espion et informateur et qui consacre maintenant toute son énergie à soumettre l'Église à un État qui détruit brutalement l'ordre de l'après-guerre, qui foule aux pieds les droits de l'homme et fait bénir les armes avec lesquelles il réprime la liberté de ses propres citoyens et celle de la population des pays voisins.

Face à l'histoire de ce lieu et devant les témoins, les nombreux théologiens, prêtres et évêques qui ont travaillé avec abnégation et réalisme dans cette vigne, je vous dis à vous et à tous ceux qui sont réunis ici aujourd'hui : Notre délégation au Phanar, le 27 mars, a fait du bon travail. Le Patriarche œcuménique nous a écoutés et a promis de poursuivre le dialogue sur la base de notre décision du 23 février dernier.

Mais même en supposant que nous ne savons aujourd’hui si cette initiative sera couronnée de succès, ce que nous ne devons pas faire, c'est abattre nos murs et laisser notre citadelle à une juridiction, qui représente le contraire de ce qui fait notre identité.

(11 Mai 2019, Assemblée Pastorale, Paris)