Discours de l’archiprêtre Georges Wagner (par la suite archevêque Georges) devant l’assemblée pastorale des clercs de l’Archevêché, à Paris, le 17 février 1971

Par la grâce de Dieu, l’entité ecclésiale à laquelle nous appartenons tous, depuis plus d’un demi-siècle et jusqu’à ce jour, vit de la plénitude de la vie ecclésiale. Cela est rendu possible parce que nous avons des évêques, des clercs et des fidèles, et que parmi nous a été, est et sera toujours le Christ Lui-même, qui réside parmi nous mystiquement par sa parole et, de manière encore plus sensible, par la grâce de ses saints sacrements. Car, comme le dit saint Ignace d’Antioche, « là où est le Christ Jésus, là est aussi l’Eglise catholique » (Epître aux Smyrniotes, 8). Cette vie pleine de la grâce divine dont dispose notre Eglise ici, notre Archevêché, elle ne dépend pas de nous, elle est un don de la grâce qui vient d’en-haut, de la grâce qui vient de l’Esprit Saint. Et, en même temps, cette vie dans la grâce divine est un talant qui nous a été donné et pour lequel nous portons une responsabilité terrifiante, parce que non seulement nous devons garder ce talant précieusement, mais qu’avec l’aide du Très-Haut nous devons le faire fructifier et le faire découvrir aux autres.

Le flux ininterrompu de cette vie pleine de la grâce n’est possible parmi nous que dans la mesure où le service pastoral n’est pas interrompu, ce qui signifie, avant tout, tant que nous avons à notre tête nos archipasteurs qui, à travers le sacrement de l’ordination épiscopale, ont reçu le don de la grâce du service épiscopal. Nous sommes un organisme ecclésial unifié, et nous avons notre primat légitime en la personne de Mgr l’archevêque Georges [Mgr Georges Tarassoff]. Et nous devons fermement garder à l’esprit que ce n’est pas nous qui nous sommes donné ce primat, mais que l’archevêque est notre évêque dirigeant, celui qui a été placé à notre tête de manière canonique, selon la grâce de la succession apostolique, avec la bénédiction de Synode de la première Eglise dans l’ordre des Eglises orthodoxes territoriales.

C’est ainsi que jusqu’à ce jour demeure parmi nous cette plénitude de la vie ecclésiale dans la grâce. Nous avons tous vécu, bien entendu, douloureusement au cours de ces cinq dernières années les difficultés et les tensions qu’a connues l’Archevêché, et à travers lesquelles notre organisme ecclésial a été mis à l’épreuve par le Seigneur pour quelque temps, mais qui, par la grâce de Dieu, sont aujourd’hui terminées. Nous avons pris conscience de plus en plus de la nécessité d’une redéfinition claire des liens canoniques qui unissent notre entité ecclésiale avec la plénitude de l’ensemble de l’Eglise orthodoxe. Il est vrai que ces liens n’avaient dans les faits jamais été rompus. Ils n’avaient pas plus été coupés, en 1965, après la suppression de notre forme canonique externe qu’était l’Exarchat. Le gage et le témoignage le plus clair de cette communion canonique a été l’envoi, en août 1970, du saint chrême que nous avons reçu du patriarche de la première parmi les Eglises orthodoxes, conformément à la décision du Synode de la Grande Eglise de Constantinople. Mais, néanmoins, nous avions besoin d’une concrétisation plus claire de cette communion canonique, pour éviter toute imprécision, toute confusion, tout trouble, voir parfois aussi pour éviter toutes sortes d’interprétations fallacieuses de notre situation canonique. Tel était le besoin impérieux pour notre vie ecclésiale aujourd’hui, mais surtout pour l’avenir de l’Archevêché, et par la même, bien entendu, pour l’avenir de l’Orthodoxie en Europe occidentale, en général.

Notre Eglise doit vivre et témoigner de l’Orthodoxie « ici et maintenant », là où il nous a été donné par le Seigneur de vivre et de travailler, comme nous l’a dit très clairement le premier métropolite du Trône œcuménique Mgr Méliton, le dimanche 31 janvier de cette année, dans cette cathédrale : « Votre mission en Europe est de montrer ici l’esprit de l’Orthodoxie, la pensée orthodoxe et la vie liturgique orthodoxe ». Il va de soi que cette mission qui nous incombe selon les paroles du métropolite Méliton, nous ne pouvons l’accomplir, nous qui sommes si faibles, que dans la fidélité absolue aux traditions orthodoxes, qui nous ont été léguées par nos pères spirituels, dans la fidélité à ce trésor spirituel qui a été apporté sur ces terres d’Occident depuis l’Orient orthodoxe, et en particulier dans la fidélité à toutes les authentiques traditions orthodoxes que nous avons reçues de l’ancienne Russie orthodoxe. C’est ainsi que la Grande Eglise de Constantinople comprend la mission qui est la nôtre ici.

Mais pour vivre et témoigner de cela, la concrétisation de notre communion canonique avec ce centre universel de l’Orthodoxie est devenue, comme cela a été dit, une nécessité indispensable. Cette nécessité a été perçue tout particulièrement par nos archipasteurs, qui ont conscience de leur responsabilité devant Dieu pour leur troupeau et pour l’avenir de notre organisme ecclésial. Nos évêques [Mgr Georges Tarassoff et son auxilaire Mgr Methode] n’ont d’ailleurs jamais cessé de s’adresser, par écrit et oralement, à Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Athénagoras. Ils ont sans cesse demandé à Constantinople de nous apporter de l’aide, de la même façon que quarante ans plus tôt l’avait fait, avec la même demande, le métropolite Euloge de bienheureuse mémoire. Il faut savoir qu’à l’époque le métropolite Euloge, tout comme aujourd’hui nos évêques, en s’adressant à Constantinople, agissait en stricte conformité avec les canons 9 et 17 du 4e concile œcuménique de Chalcédoine, qui indiquent très précisément que c’est vers le Trône de Constantinople, en sa qualité de centre panorthodoxe, qu’il convient de se tourner pour régler les questions d’ordre canonique les plus complexes. Ces saints canons, comme en témoigne cet éminent canoniste qu’est Alexis Aristin (12e siècle), donnent au patriarche de Constantinople une autorité qu’« aucun canon ni aucune loi n’a reconnue à aucun autre patriarche, sauf celui de Constantinople » (Commentaire sur le canon 9 du 4e concile œcuménique).

Nous devons, bien sûr, exprimer notre amour et notre reconnaissance filiale à nos archipasteurs pour le soin qu’ils ont eu de trouver une solution à nos problèmes. Leur travail est maintenant définitivement couronné de succès.

La réponse officielle à la demande de nos archipasteurs a été apportée le dimanche 31 janvier 1971. Depuis l’ambon de notre cathédrale le métropolite Méliton de Chalcédoine a déclaré au nom de la Grande Eglise de Constantinople : « Votre entité ecclésiale, dans toute la plénitude, se trouve dans la Grande Eglise du Christ et est placée sous la protection du très saint Trône œcuménique ». Ces paroles du métropolite Méliton ont pour fondement l’acte synodale du 22 janvier 1971 qui a confirmé notre incardination au sein du Patriarcat œcuménique tout en maintenant notre autonomie interne, cette même complète autonomie interne dont disposait notre entité ecclésiale à l’époque des défunts métropolite Euloge et Vladimir.