Lettre d’Olivier Clément du 15 septembre 1997

Après la dissolution de l’URSS, en 1991, les persécutions de l’État contre l’Église orthodoxe ont pris fin, ce qui a permis un important essor de l’Église de Russie, non seulement sur place, mais aussi à l’étranger. Certains ont alors souhaité un rattachement de l’Archevêché des Églises de tradition russe en Europe occidentale au Patriarcat de Moscou. Un groupe de réflexion s’est constitué à Paris pour envisager cette question. Sollicité pour participer à ces travaux, Olivier Clément, donne son point de vue dans la lettre suivante.

Marsillargues, ce 15 septembre 1997

Chers amis,
permettez-moi de vous nommer ainsi car, vous le savez, je ressens pour plusieurs d’entre vous une réelle sympathie.

Je vous remercie de m’avoir invité à cette importante réunion de réflexion du 22 septembre. Malheureusement, il ne me sera pas possible de venir, il me faut rester encore quelque temps ici, dans le calme de cette arrière-saison, pour des raisons de travail et surtout de santé. C’est pourquoi je me permets de vous envoyer par écrit quelques remarques.

Personnellement, je suis Français de souche et je n’ai donc aucun désir – je me place ici, comme vous d’ailleurs, dans l’ordre des sentiments – d’appartenir à l’Église russe. J’apprécie l’immense apport de la Russie à la pensée et à la spiritualité orthodoxes, j’ai publié quelques études, très partielles certes, sur Lossky, Evdokimov, Berdiaev et Soljénitsyne, mais il me suffit d’être orthodoxe pour me sentir en communion profonde avec eux et je ne vois pas en quoi un rattachement canonique me rendrait plus proche d’eux : ils appartiennent, et j’appartiens, à l’universalité orthodoxe dans sa féconde diversité.

Par contre, je me sens à l’aise dans le Patriarcat de Constantinople dans la mesure où il tente – serait-ce difficilement – de dépasser les cloisonnements ethniques pour représenter l’unité et l’universalité de l’Orthodoxie. Il faut l’aider, je pense, à assumer pleinement cette tâche, dans une juste articulation de la conciliarité et de la primauté.

Il est possible qu’un certain nombre de Français devenus orthodoxes, ou d’orthodoxes devenus Français, partagent ce point de vue.Il faut donc introduire maintenant quelques remarques plus générales.

Il me semble que votre nostalgie d’un « retour à Moscou » relève, théologiquement parlant, d’une conception phylétiste et autocéphaliste condamnée par le concile de 1872 mais, malheureusement toujours dominante dans l’Orthodoxie. La véritable ecclésiologie orthodoxe, vous le savez, repose sur le principe eucharistique et sur le principe territorial.

br> D’un point de vue historique, d’autre part, je me demande si votre démarche n’intervient pas à la fois trop tard et trop tôt.

Trop tard : l’Archevêché est en effet devenu de facto multinational, il n’est plus spécifiquement « russe ». Qu’il le veuille ou non, il se trouve engagé dans la construction d’une Église locale d’un type nouveau, original, car elle doit pleinement respecter les confessions occidentales, nous ne sommes ici ni en Afrique noire, ni aux États-Unis ! Certes me direz-vous, mais nous espérons que l’Église russe nous accordera rapidement 1’autonomie, ce qui nous permettra de donner une base solide à cette Église locale. On peut se demander si le Patriarcat de Moscou, qui dénonce inlassablement le prosélytisme et l’uniatismedes autres, s’engagerait volontiers dans une pareille politique, forcement interprétée comme symétrique. On peut surtout observer que le développement d’une Église locale, la création, par exemple, de paroisses et de monastères francophones, n’est nullement le monopole de l’Archevêché. Comment oublier le travail de pionniers réalisé par la paroisse Notre Dame des Affligés, rue St-Victor, à Paris, et par un Maxime Kovalevsky pour la création musicale et liturgique en langue française ? Comment oublier surtout l’œuvre prophétique, dans la Métropole grecque, d’un Père Cyrille Argenti, et le fait que cette Métropole, grâce à lui, grâce à Mgr Mélétios et Mgr Jérémie, celui-ci aidé par Mgr Stéphane, compte aujourd’hui en France, du Midi à la Lorraine, davantage de paroisses et de monastères francophones que l’Archevêché ?

J’ai dit : trop tard. Je me permettrai d’ajouter : trop tôt. L’Église russe connaît actuellement une crise très grave de ritualisme, de xénophobie, de refus de toute nouveauté, ce qui entraîne une véritable régression théologique puisque les œuvres d’un Meyendorff et d’un Schmemann y sont souvent dénoncées comme « modernistes » ! Les quelques novateurs, tâtonnants sans doute, voire maladroits, mais indispensables pour une vraie réflexion sur la modernité, sont durement persécutés. Je pense que le libre travail de la Diaspora (et notamment de l’Institut Saint-Serge) doit être sauvegardé à l’abri du Patriarcat Œcuménique, pour le bien même de l’Église russe. Ce qui suppose certes, avec celle-ci des liens spirituels renforcés. Plus tard, nous l’espérons, cette crise de fièvre retombera, l’Église russe renouvellera son témoignage dans le contexte du monde contemporain, elle accédera pleinement à l’universalité orthodoxe et les problèmes se poseront tout autrement, au-delà enfin du phylétisme.

Dans ces conditions, je pense que la meilleure – ou la moins mauvaise – solution pour l’Orthodoxie, aujourd’hui en France, est la mise en route de l’Assemblée d’évêques et de ses commissions. Essayons de travailler tous ensemble, chacun enrichissant les autres de son propre patrimoine, dans le cadre d’une Orthodoxie modeste, ouverte, évangélique, consciente de son universalité et convaincue que la Tradition, pour être vivante, doit être créatrice.

Avec mes sentiments les meilleurs en Christ

Olivier Clément