Lettre de l’archiprêtre Mikhail Meerson, recteur de l'église du Christ-Sauveur à New York (Eglise orthodoxe en Amérique), sur la situation de l’Archevêché

«Demeurez dans la liberté que nous a donné le Christ, et ne vous soumettez pas de nouveau au joug de l'esclavage... C'est à la liberté que vous êtes appelés, mes frères.»(Gal.5:1, 13)Ainsi nous enseigne Saint Paul. Mais comment garder cette liberté en général, et plus particulièrement, dans le cas de votre archevêché. Je voudrais partager ici mes sentiments personnels.

Le retrait du Tomos de Constantinople à l'Archevêché des églises orthodoxes russes d'Europe Occidentale pour le centenaire de son auto-administration (de fait, son autocéphalie) peut être pris comme un signe providentiel de sa maturité ecclésiale et un appel à affirmer son identité orthodoxe européenne sous la forme d'une auto-organisation en Église autocéphale orthodoxe d'Europe Occidentale.

 Il serait naturel pour l'Archevêché de prendre pour modèle l'OCA (Eglise orthodoxe en Amérique) d'autant plus que nos deux Églises sont jumelles, avec des histoires parallèles, l'Archevêché étant un peu plus ancien pour son mode d'organisation autonome. Les deux ont été organisées par des membres du Synode, élus au Concile de 1917-18, les Métropolites Euloge et Platon. Les deux ont reçu la bénédiction du Patriarche Tikhon pour se développer sur les bases de l'autogestion. Les deux ont développé cette forme d'administration sur des bases de conciliarité, uniques dans le monde orthodoxe, et sur celle de l'ecclésiologie eucharistique, qui affirme la plénitude de l'Église locale dans la prière commune du peuple et du clergé avec à sa tête l'évêque héritier des apôtres. Cela aussi est unique. Les deux, amenées à défendre cette autogestion, ont pris des forces. En Europe, où se sont rassemblées les têtes pensantes chassées de Russie, ont pris naissance un centre théologique et une théologie élaborée en toute liberté et sans aucune pression. De même, la compréhension des principes de l'organisation orthodoxe de l'Église a connu un renouveau et une reformulation plus contemporaine.

Voici un survol historique succinct des étapes de la mise en place de l'auto administration de ces deux Églises.

-1918- Le Concile ecclésial pan-russe élit Tikhon Patriarche de Moscou, et l'archevêque Euloge, le métropolite Platon, (ainsi que le métropolite Antoine Khrapovitsky et Serge Stragorodsky) membres du Saint-Synode.

-1919- Le Sud de la Russie est aux mains de l'Armée Blanche. Les hiérarques des provinces du Sud, coupés du Patriarche et du Saint-Synode, avec à leur tête le métropolite Antoine Khrapovitsky, vont, sur la proposition de l'archevêque Euloge et avec l'aide du métropolite Platon Rozhdestvensky, fonder provisoirement une Direction Suprême de l'Église, d'abord à Stavropol, puis, avec le repli de l'Armée Blanche, à Sébastopol en Crimée , puis à Constantinople, où cette direction est reconnue (avec des pouvoirs restreints, il est vrai) par le métropolite Dorothée Mammélis, locum tenens du trône de Constantinople (en abrégé PC).

Euloge donne au métropolite Antoine l'idée de déplacer cette Direction du territoire de la Turquie à celui de la Serbie, plus bienveillante envers les Russes. Le Synode provisoire nomme l'archevêque Euloge dirigeant des églises orthodoxes russes en Europe Occidentale. Cette nomination est confirmée par le Patriarche Tikhon et le Métropolite Benjamin de Pétrograd, qui a transmis à Euloge les églises russes d'Europe Occidentale relevant de sa juridiction en tant que métropolite de la capitale. Les lettres officielles de ces deux premiers hiérarques de l'Église Russe, auxquels, de surcroît, le destin préparait des couronnes de martyrs, "avaient parfaitement consolidé ma situation canonique", écrit Euloge.

• En janvier 1922, le Patriarche Tikhon élève Euloge au rang de métropolite, le nommant dirigeant des paroisses russes d'Europe Occidentale, puis proestos de toute la diaspora russe, à condition que soit dissout le Synode hors-frontières. Cependant Euloge va rester membre du Synode hors-frontières, lui restant attaché par des années de coopération et une expérience commune de l'exil et d'organisation de l'Église dans les conditions de l'émigration. Le Synode lui confie à nouveau la direction des églises d'Europe Occidentale, qu'Euloge organise comme un district métropolitain.

• En 1922, le métropolite Platon revient en Amérique et est élu à la tête de l'éparchie russe d'Amérique, qui s'organise elle aussi comme un district métropolitain.

• En 1924, le concile de la Métropole d'Amérique proclame son indépendance, sous forme d'autonomie provisoire.

Les deux métropolites obéissent l'un et l'autre à la bénédiction donnée par Tikhon pour organiser les éparchies de l'étranger en métropoles ou archevêchés indépendants. 

Le déroulement des évènements amène Euloge en Europe et Platon en Amérique à s'écarter du Synode hors-frontières, politisé et prétendant représenter toute l'Église russe, à l'étranger comme en Russie. Ni Euloge, ni Platon n'agissent de leur propre chef, ils suivent la décision conciliaire de leurs églises, désireuses d'appliquer les principes de conciliarité rétablis au cours du Concile pan-russe de 1917-1918, et de ne pas se mêler de politique, teintée qui plus est d'un romantisme utopico-nostalgique pour lequel en Russie l'Église payait du sang de ses martyrs.

Les deux hiérarques munis de la bénédiction du patriarche Tikhon pour une autogestion provisoire se fixent la tâche concrète d'organiser la vie de l'Église orthodoxe dans des sociétés sécularisées pluralistes, et sous la forte influence d'Églises locales d'autres confessions. Dans ces conditions, ce qui se cristallisait dans la pratique et recevait une base théologique, c'était la structure fondamentale de l'Église première, qui se définissait comme un rassemblement eucharistique de fidèles et de clercs autour de l'évêque héritier des apôtres, un rassemblement où le Seigneur lui-même est présent à travers ses Dons sanctifiés.

Par la force de la présence en elle du Seigneur, cette organisation première de l'Église, qui prenait ses racines dans les temps apostoliques, révélait son caractère concret et vivant dans les conditions de l'exil, parmi ce peuple d'émigrés sans droits. Et même dans les conditions de destruction de l'après-guerre : on concevait à nouveau l'Église comme la seule chose nécessaire: l'Église, la foi dans le Christ, le besoin du Christ, l'amour pour lui, formellement organisés en une communauté de fidèles autour de l'Eucharistie, avec l'évêque à sa tête, en tant qu'héritier des apôtres.

Cette conscience donnait à Euloge comme à Platon la pleine assurance de leur droit canonique à l'auto-administration des métropoles sous leur responsabilité, et la fermeté nécessaire pour ne pas trop prendre au sérieux les "interdictions" qui arrivaient de Moscou de la part d'un Patriarcat qui vivait des aumônes de l'autorité étatique (et qui plus est, athée et anticléricale).

En accord avec cette compréhension de la vie, les deux Églises, dirigées par Euloge et Platon, s'organisèrent en métropoles régionales, recréant la structure pré-byzantine de l' Église et son ecclésiologie. L'éminent canoniste russe Troitsky, qui s'était fixé en Serbie, écrivait à la fin des années 20 un article dans lequel il affirmait que la métropole réunissait toutes les conditions pour une existence autonome, car les structures primitives d'auto-administration avant leur adoption dans l'Empire, n'excédaient pas, par la taille, un district métropolitain. L'organisation d'Églises locales en métropoles régionales répondait idéalement tant aux exigences canoniques qu'aux exigences dogmatiques, puisqu'elle garantissait deux organes indispensables de gestion de l'Église : un évêque à la tête de chaque éparchie, et une assemblée des évêques sous la présidence du premier d'entre eux, habituellement le métropolite. Troitsky soulignait qu'historiquement, tant que l'Église n'avait pas été liée à l'État et que, quand elle s'était organisée, elle n'avait pris en compte que ses propres règles et ses intérêts, elle n'avait pas connu de structures plus étendues ou plus complexes que les métropoles. Une telle structure avait été conservée dans l'Église au début de son union avec l'État, par exemple, au temps du premier Concile. "La constitution d'unités plus importantes et plus complexes, exarchats et patriarcats", écrivait Troitsky, "fut la conséquence de l'adaptation de l'Église à l'organisation de l'État, conséquence transitoire, si l'on prend en considération non pas le nom des organisations ecclésiales mais leur structure... Presque toutes les Églises autocéphales, qu'elles s'appellent exarchats ou patriarcats, ont été, et sont, de fait, de simples métropoles. "

Le métropolite Serge Stragorodsky, locum tenens du trône patriarcal de Moscou, était conscient du caractère inéluctable d'une autogestion des Églises de la diaspora russe, et partageait la même ecclésiologie dans sa vision de la diaspora. Il apportait son soutien à la tendance à l'autogestion d'Euloge et de Platon, en opposition au Synode hors-frontières. Dans son adresse aux hiérarques de l'étranger de 1926, le métropolite Serge s'efforce de les convaincre de ne pas organiser de direction centralisée de l'Église à l'Étranger, mais de se contenter d'organiser des métropoles régionales, qui, comme pour le Japon ou l'Amérique, pourraient se transformer en Églises indépendantes. Si le métropolite Serge ne mentionne pas l'Europe Occidentale, c'est qu'il y a déjà en Europe Occidentale un Synode hors-frontières auquel participait encore formellement le métropolite Euloge et dont l'activité se limitait à l'Europe.

Cependant, tandis qu'elle reconnaissait la réduction de ses droits en Union Soviétique, l'Église voyait croître ses obligations vis-à-vis de l'État, dans les tentatives de ce dernier pour soumettre la vie ecclésiale des Russes de la diaspora, par l'intermédiaire du Patriarcat de Moscou.

• Après l'arrestation de Mgr Serge et son entente avec l'État soviétique, ce dernier se mit à exiger d'établir un contrôle sur l'émigration russe. Platon comme Euloge répondirent à cela qu'ils ne pouvaient accepter le contrôle de Moscou pour des raisons tant ecclésiales que politiques, dans la mesure où leurs ouailles étaient des citoyens et résidents d'États libres.

En réaction, Serge se mit à édicter des "interdictions". Ces interdictions furent réitérées régulièrement après que l'Église en Russie ait été totalement assujettie à l'État soviétique, dans sa politique intérieure et extérieure. Au refus de reconnaître la primauté du PM celui-ci se mit à répondre par des interdictions. Jusqu'à la mort du métropolite Platon, qui jouissait d'une grande autorité et avait été le collaborateur du métropolite Serge au sein du Synode, le PM n'osa pas interdire le métropolite d'Amérique. Mais après sa mort, quand le Concile pan-américain eût élu le métropolite Théophile, en 1935, sans prendre l'avis du PM ni attendre la confirmation de ce vote, le métropolite Serge interdisait le métropolite Théophile.

Le métropolite Serge n'osait pas personnellement interdire Euloge qui lui aussi avait été élu au Synode du Concile pan-russe. Mais il essayait de saper sa métropole libre par des condamnations théologiques. Ainsi, il condamna à distance, sur dénonciation et sans débat contradictoire, l'activité de l'Institut Saint-Serge, en condamnant la théologie de son doyen, le père Serge Boulgakov. L'Institut était l'enfant chéri du métropolite Euloge, et le plus important centre libre d'études théologiques orthodoxes au monde. Cette attaque contre l'Institut était en réalité une attaque contre le métropolite Euloge, que le bras juridictionnel du PM ne pouvait atteindre.

• Après la guerre, l'interdiction de la métropole d'Amérique fut réitérée par le Patriarche Alexis I après que le Synode des évêques eût rejeté son exigence de soumission au PM. Ce fut l'Archevêque Leontij Turkevitch de Chicago qui répondit au nom de la métropole : le Synode qui ne reconnaissait pas les interdictions de 1935 faites à l'Église d'Amérique, ne considérait pas indispensable de discuter des conditions du retrait de cette interdiction. Après quoi Alexis I confirma l'interdiction par un oukase en 1947, l'étendant à tous les évêques de la métropole.

Cette interdiction, comme les précédentes, ne se fit en rien sentir ni sur la vie de tous les jours, ni dans la mission de la métropole, qui se considérait comme Église locale orthodoxe d'Amérique en pleine croissance, et considérait ces interdictions comme des balles à blanc tirées de loin.

• Sur la demande du consistoire japonais, l'un des évêques de la métropole, Benjamin de Pittsburg, fut envoyé en 1946 à Tokyo pour prendre provisoirement la tête de l'Église orthodoxe du Japon. En janvier 1947 le Concile japonais le choisit comme évêque dirigeant, et le Synode de la métropole d'Amérique lui conféra le titre d'archevêque pour le Japon. Depuis cette époque, et jusqu'à ce que Moscou en 1970 eût accordé à l'Église du Japon le statut d'Église autonome, elle a eu à sa tête des évêques (notamment l'évêque Séraphin Sigrist de Sandaï), des clercs, et même des laïcs venus de la métropole d'Amérique, qui était elle-même sous le coup d'une interdiction de Moscou.

Bien plus, à cette métropole d'Amérique (interdite par Moscou) se joignirent à l'époque quelques éparchies nationales, la roumaine, la bulgare, l'albanaise. Elles furent accueillies comme des éparchies ethniques autogérées qui élisaient leurs propres hiérarques intégrés au Synode de la métropole. Cette situation perdura jusqu'en 1970, quand le PM octroya l'autocéphalie, c'est à dire, reconnut de facto à la métropole auto-administrée d'Amérique le droit d'exister. La situation instaurée avant cette reconnaissance perdure et se développe avec succès depuis cinquante ans. L'OCA a accueilli une éparchie mexicaine.

• L'autocéphalie avait été préparée du point de vue théologique et canonique. Du côté théologique, c'était la prolongation de l'ecclésiologie eucharistique développée dans la métropole européenne d'Euloge. Du côté canonique, dans son livre "Sur la voie de l'autocéphalie de l'Église américaine", le professeur Bogolepov développait l'enseignement canonique de Troitsky à propos du district métropolitain, en l'appliquant à l'Amérique. La canonicité se définissait historiquement comme l'autosuffisance de l'Église locale. Pour qu'elle ait cette autosuffisance, il fallait qu'elle ait quelques évêques, au moins trois, indispensables pour la chirotonie du candidat qu'elle présentait à l'épiscopat, et qu'elle ait son école de théologie pour la formation du clergé. Ces conditions étaient réunies dans le cas de la métropole d'Amérique. Se basant sur cet ouvrage, la métropole s'est affirmée dans son autosuffisance et s'est conduite comme une Église autocéphale de facto.

Par l'entremise du P. Alexandre Schmemann elle a exigé du Patriarcat de Moscou la reconnaissance de ce fait de jure, et l'a obtenue. Elle l'a obtenue parce qu'elle n'acceptait aucune autre condition. Bogolepov, qui, avant d'émigrer, avait été le premier recteur élu de l'université de Saint-Pétersbourg et était juriste, avait écrit également un très intéressant compte-rendu canonique sur le Patriarcat de Moscou rétabli en 1945. Analysant ses statuts, il avait montré clairement qu'il ne restait rien dans le Patriarcat de Moscou de l'héritage du Concile pan-russe.  Le Concile avait institué que tous les évêques devaient être élus et que le Patriarche devait intégralement rendre compte devant le Synode des évêques, et que tous devaient faire de même devant le concile. Or les statuts du Patriarcat de Moscou de 1945 donnaient plein pouvoir au Patriarche, sans aucun contrôle, il en faisait un "despote" au plein sens du terme, et le soumettait, lui, au contrôle du Conseil pour les Affaires religieuses. C'est à dire que l'Église était totalement assujettie, et privée de tout mécanisme correctif. Ces mécanismes n'existent pas non plus dans le PM de la période post-communiste, ni l'État ni l'épiscopat n'étant intéressés ni par une organisation démocratique (dans le cas du premier), ni par un contrôle conciliaire (dans le cas du second). Chez l'un comme chez l'autre règne la "verticale du pouvoir", hors de tout contrôle du peuple. Ainsi, la subordination de l'Archevêché, même en tant qu'Église autonome, au Patriarcat de Moscou, alors que son chef devra être "reconnu", c'est à dire être autorisé par cette "verticale du pouvoir" russe, le mettra dans la position d'une éparchie extérieure dirigée d'en-haut selon les mêmes principes de complète soumission hiérarchique et d'absence de droits, que ceux dans lesquels vit aujourd'hui toute l'Église de Russie. Cela aurait été impossible en Amérique, tant du point de vue de la tradition ecclésiale de liberté qui déjà y existait, que du point de vue de la législation locale selon laquelle les biens de l'Église n'appartiennent pas aux hiérarques mais aux communautés de fidèles, ou aux moines (pour les monastères). La même situation s'était créée dans l'archevêché européen du métropolite Euloge. Il y avait déjà une assemblée des évêques avec le métropolite, et une école de théologie - le renommé Institut Saint-Serge.  C'est cette tradition d'auto-administration qui a permis la fermeté de l'Église d'Euloge autant que de la métropole américaine pour résister aux interdictions "canoniques" et aux menaces. Et elles avaient également conscience de la réalité de la communauté ecclésiale et du caractère unique de son organisation comme unité conciliaire des fidèles, du clergé et de l'épiscopat. De plus, il y avait en Europe Occidentale un centre intellectuel puissant, représenté par l'Institut Saint-Serge, qui, dans des conditions de liberté, recréait une théologie vivante et tournée vers le monde contemporain, attirant vers l'orthodoxie l'attention de l'ensemble du monde chrétien. 

Le P. Alexandre Schmemann, élève et professeur de cet Institut, et qui a perpétué sa tradition en Amérique, attirait l'attention sur l'opposition de deux logiques canoniques. L'une est la logique du légalisme, tournée vers le passé, se référant à la verticalité du pouvoir des Empires orthodoxes byzantin et russe disparus. Pour cette logique-là, toute la vie de l'Église se résume à un système de relations juridictionnelles. L'autre logique est celle d'une Église qui vit dans le présent et se préoccupe de l'avenir, se reconnaît comme un corps en état de croissance permanente, ne cessant d'accueillir en son sein de nouveaux membres des cultures et des langues locales tout en conservant la continuité d'une tradition vivante ; pour cette raison elle est administrée par ses propres membres qui prennent leurs décisions en toute indépendance selon leurs besoins et leurs buts concrets.

C'est pourquoi la métropole d'Amérique ne pouvait renoncer à son auto-administration, comprenant que personne d'autre qu'elle ne pouvait gouverner sa vie. Dans la même logique, Euloge, protégeant sa métropole des attaques du Synode Hors-frontières comme des agressions politiques de Moscou, a demandé la protection de Constantinople en discutant et obtenant la garantie d'une pleine auto-administration canonique (de fait une autocéphalie) de sa région avec non-ingérence de Constantinople, une protection à caractère symbolique. C'est précisément à cette époque que Constantinople d'une part élargissait sa juridiction à toute la diaspora grecque, de l'autre affirmait sa prééminence non comme un pouvoir sur les autres Églises orthodoxes, mais comme le centre symbolique de l'unité orthodoxe. 

Ce fut l'œuvre du Patriarche Meletios Metaxakis. En trois ans de son pontificat (1921-1923), Meletios, se réclamant du 28e canon du quatrième Concile (de Chalcédoine), canon qui au V siècles, avait confié au Patriarche de Constantinople la juridiction «sur les terres barbares au Nord du Pont», établit la juridiction de Patriarcat de Constantinople sur les communautés orthodoxes de la diaspora en Amérique du Nord, en Europe Occidentale et en Australie. Pendant les années où il fut le Patriarche grec d'Alexandrie (1926-1935), il établit la même juridiction sur les communautés grecques disséminées dans toute l'Afrique.

En ce qui concerne l'élargissement de la juridiction du Patriarcat de Constantinople en Amérique, le prélat de l'Église serbe qui s'y trouvait à ce moment-là, Nicolas (Vélimirovitch), canonisé par la suite, déclara dans son compte-rendu devant le Concile des Évêques de l'Église orthodoxe serbe en 1921 : "Le métropolite Mélétios considère que selon les règles canoniques, c'est au PC qu'il appartient de superviser l'Église d'Amérique. Il se réfère au 28e canon du IVe Concile, d'après lequel toutes les Églises dans les pays barbares appartiennent à la juridiction du PC. Cette juridiction, selon lui, serait plutôt d'ordre honorifique, et ne se manifesterait réellement qu'à condition d'être sollicitée par l'une des parties en conflit". Certes, une telle interprétation du canon sur les territoires barbares au Nord du Pont était et demeure une violation du canon et de la réalité. De plus, le patriarche Mélétios profitait de la dévastation de l'Europe suite à la première guerre mondiale et à la révolution russe pour étendre son pouvoir à toutes les Églises. Cependant c'était précisément à cause de ce chaos, et pour s'éloigner de la Russie communiste, que les autres Églises orthodoxes cédèrent aux prétentions du PC par souci "d'économie" ecclésiale, comme une sorte de garantie de l'unité pan-orthodoxe. Et si le Patriarche Meletios, pion politique en contradiction avec les canons de l'Église, fut, et reste, un objet de scandale dans la mémoire des Églises, la structure qu'il a créée fut conservée par le PC comme une juridiction sur la diaspora grecque, de ce fait soulignant sa primauté sur les autres Églises, précisément et uniquement comme garantie de l'unité pan-orthodoxe.

C'est ce rôle du PC qui incita le métropolite Euloge à placer l'Archevêché sous sa protection, dans la mesure où son autonomie et son aut- administration seraient respectées. Ses divers statuts,  d’Archevêché ou d’exarchat, n'ont pas modifié cet état de fait. La décision du PC de supprimer l'Archevêché comme exarchat coïncide avec une crise du statut du PC lui-même en tant que garant symbolique de l'unité pan-orthodoxe. Cela s'est produit au moment même où le PM a rompu avec lui ses liens eucharistiques. Le monde orthodoxe est divisé par cette rupture.

Dans sa position actuelle, l'Archevêché est en dehors de ce schisme. S'il revenait vers le PC ou s'il rejoignait le PM, l'Archevêché se retrouverait d'un côté ou de l'autre de ces camps séparés par le schisme. La rupture eucharistique entre PC et PM est semblable au schisme entre Rome et Constantinople au XIe siècle, bien que de moindre ampleur. Cette rupture risque de durer longtemps.

Dans la mesure où l'Archevêché a décidé lors de son AG de conserver son identité ecclésiale auto-administrée, ni le retour au PC, ni le rattachement au PM ne lui permettront de conserver cette entité. Une partie de l'AG n'acceptera pas la décision prise de passer de l'autre côté, et le schisme qui divise les autres Églises divisera l'Archevêché lui-même, le scindant en parties irréconciliables. Il est évident que la cause de ce schisme est politique. Ce sont les intérêts géopolitiques de la Russie et de l'Ukraine qui sont en jeu, et par voie de conséquence, ceux de leurs Églises, dépendantes de la politique des États. Ainsi, par la force des choses, l'Archevêché sera entraîné dans des conflits ecclésiaux et politiques qui lui sont totalement étrangers, puisque sa vie se déroule dans les pays occidentaux de l'Union européenne et est régie par leurs législations locales.

Face à cette situation, et en vue d'un conflit ecclésial qui scinde en deux camps les Églises grecque et russe, l'issue la plus naturelle serait la proclamation de son auto-administration en tant que région métropolitaine autocéphale. S'appuyant sur l'histoire de sa direction conciliaire et sur ses statuts, le clergé et les laïcs de l'Archevêché peuvent élire les candidats qui pourraient prendre la tête de leur archidiocèse. Ils peuvent les choisir parmi des hiérarques même extérieurs à l'Archevêché, qui peuvent être invités comme évêques locaux, vicaires ou dirigeants, ou bien parmi des clercs et des moines de l'Archevêché lui-même pour être candidats à l'épiscopat. Après la chirotonie, l'Assemblée de l'Archevêché, avec le Synode des évêques peuvent choisir un métropolite et diviser l'Archevêché en vicariats pour les divers pays, le transformant en métropole.

L'Archevêché, tout comme la métropole d'Amérique devenue Église orthodoxe d'Amérique, existe depuis près de 100 ans avec un système développé d'auto-administration et c'est donc une chose réalisable. On peut craindre l'interdiction. L'Archevêque Jean la craint et laisse planer l'éventualité de se voir interdire. Mais cette crainte est irrationnelle, voire de l'ordre de la superstition. En accord avec l'ecclésiologie et la théologie orthodoxe inscrite dans la cérémonie de la chirotonie épiscopale, la grâce épiscopale vient du Christ, évêque éternel de l'ordre de Melchisédech, par l'imposition des mains d'autres évêques, au nombre de trois selon la règle. Après une telle imposition, l'évêque nouvellement intronisé devient leur confrère et leur égal dans la grâce. Les évêques qui l'ont chirotonisé ne peuvent lui retirer la grâce de l'épiscopat, car elle n'est pas leur propriété, elle n'est que transmise par eux. Ce n'est pas par leur grâce, mais par leur fonction, que les patriarches et les métropolites se distinguent des simples évêques.

C'est pourquoi on ne prive pas un évêque de son épiscopat, mais on le met à la retraite, ou on le nomme à d'autres fonctions dans le cas où il est démontré devant un tribunal ecclésiastique qu'il y a eu des écarts canoniques ou des conflits insolubles entre l'évêque et son troupeau. 

Le troupeau a une voix prépondérante, même lorsqu'il s'agit de patriarches. C'est sous la pression de ses ouailles indignées que le patriarche Mélétios dut quitter son trône, littéralement chassé par son peuple.

•Dans le cas de l'Archevêché, il n'y a pas de pouvoir qui puisse "l'interdire". Ayant privé l'Archevêché du statut d'exarchat, le PC a perdu son pouvoir sur lui, car l'Archevêché a refusé de se dissoudre, or il n'a pas été créé par le PC, qui n'a donc pas le pouvoir de le supprimer. Il peut hypothétiquement le détruire, mais ce serait en raison d'une intrigue politico-ecclésiale, et non d'une affaire canonique "d'économie" de l'Église. Et le PM ne peut interdire l'Archevêché, parce qu'il n'est plus depuis longtemps dans sa juridiction. Le seul risque que puisse courir une métropole autocéphale de ce type, c'est la non-reconnaissance de son statut d'autocéphalie. Cependant, ainsi que l'a montré l'expérience d'autres Églises orthodoxes qui ont choisi la voie de l'autogestion, la reconnaissance ou pas de l'autocéphalie de l'Archevêché est une question de temps, elle ne touche pas à la vie interne de l'Église en question, mais à la concélébration avec les autres Églises. Or, dans le monde orthodoxe actuel, un schisme s'est déjà produit ; par conséquent ni le PM ni le PC ne sont plus des autorités incontestables quant à l'unité pan-orthodoxe, ils sont devenus des centres conflictuels de camps hostiles. Leur schisme peut durer longtemps, plusieurs décennies, ou plus. Dans ce cas, l'Archevêché, en déclarant son autocéphalie, pourra plutôt servir soit de prétexte plausible à une réconciliation, soit du moins de territoire neutre de liberté et d'indépendance, où les Églises en conflit pourront trouver un espace de concélébration et de dialogue.